Le Chevalier de France, ancêtre des Raiders

24/08/2018

Les escoutes étaient des hommes de dévouement que l'on envoyait aux avant-postes - aux postes d'écoute - et dont la mission consistait à éclairer la marche d'une armée, quitte à se sacrifier pour le salut de tous.

 (Froissart, chroniqueur de Saint Louis)

Prière à Mgr Saint Louis

extraite du cérémonial d'adoubement des Chevaliers de France, plus haut grade pour les Scouts de France d'avant-guerre.

Sire le Roi, qui envoyiez vos plus beaux chevaliers
en escoutes à la pointe de l'armée chrétienne,
daignez vous souvenir d'un fils de France
qui voudrait se hausser jusqu'à vous, pour mieux servir sire Dieu et dame sainte Église.

Donnez-moi du péché mortel
plus d'horreur que n'en eut Joinville qui pourtant fut bon chrétien,
et gardez-moi pur comme les lys de votre blason.

Vous qui teniez votre parole, même donnée à un infidèle,
faites que jamais mensonge ne passe ma gorge, dût franchise me coûter la vie.
Preux inhabile aux reculades, coupez les ponts à mes feintises,
et que je marche toujours au plus dru.

Ô le plus fier des barons français, inspirez-moi de mépriser les pensées des hommes
et donnez-moi le goût de me compromettre
et de me croiser pour l'honneur du Christ.

Enfin, Prince, Prince au grand cœur, ne permettez pas que je sois jamais médiocre, 

mesquin ou vulgaire, mais partagez-moi votre cœur royal
et faites qu'à votre exemple je serve à la française, royalement.

Ainsi soit-il.

Couverture de la vie de Saint Louis, dans la collection "Belles histoires Belles vies"

Un vrai scout est un chevalier chrétien et l'esprit scout, c'est l'esprit chrétien mis en pratique.

 Père Jacques Sevin

La chevalerie dans le scoutisme de BP

B.P avait intitulé son 7e chapitre de Scouting for Boys : "L'esprit de chevalerie". C'est à plusieurs reprises que le thème de la chevalerie est abordé dans le livre. Il choisit également Saint Georges, patron des chevaliers, comme patron du scoutisme. Puis, lorsqu'il s'aperçoit qu'après la première classe il conviendrait de créer une nouvelle étape de progression afin de retenir à la troupe ceux qui, passés quinze ans et n'ayant pas toujours la responsabilité d'une patrouille, commencent à s'y ennuyer, et aussi afin d'exploiter au maximum les potentialités éducatives du système des badges, Baden-Powell crée la dignité de scout du Roi (King's scout).

Le choix de la chevalerie comme cadre du scoutisme catholique

Influencés par le Père Sevin, anglophone et fin connaisseur du scoutisme britannique, les Scouts de France choisissent à leur création de coller au programme des scouts d'outre-Manche. La France étant une république depuis plus d'un siècle (et les catholiques ayant tout juste abandonné avec difficulté l'espoir de revenir à la monarchie), il est impensable de créer des scouts du Roi, ni même des scouts de la Couronne comme en Belgique. D'autre part, le système existant dans certaines unités des Éclaireurs de France fleure trop l'indianisme, considéré comme une forme de paganisme. C'est pourquoi la chevalerie est retenue comme imaginaire général de l'âge éclaireur, comme étant plus "française" et plus proche de l'esprit catholique que le Père Sevin veut infuser au mouvement ; dans cette ligne, le dernier échelon après la Première classe est donc la dignité de "Chevalier de France".

Il existe d'ailleurs une dignité équivalente chez les Guides de France, s'appelant les Escoutes de Jehanne d'Arc.

Statues équestres de Saint Louis et de Sainte Jeanne d'Arc surmontant l'entrée de la basilique du Sacré-Cœur, Montmartre

La chevalerie associe remarquablement les vertus naturelles avec tout un contexte spirituel, celui des chevaliers du Moyen-Age, qui avaient à défendre la veuve, l'orphelin mais aussi la Foi.

Dans la revue Le Chef, en 1922, le Père Sevin écrit avec enthousiasme : "C'est alors très clair, et plus clair encore pour nous, Scouts de France, qui avons voulu préciser notre attitude morale, en insérant dans notre Loi Scoute ce mot que nous (les SDF) sommes seuls à y avoir inscrit : "Le Scout est courtois et CHEVALERESQUE" - que donc, n'ayant pas fait de coupures et de réserves dans cet héritage, nous pouvons dire : "TOUT ce qui est chevaleresque est nôtre", et reprendre la formule admirable de notre premier Chef Scout, le général de Maud'huy : "Le Scoutisme, c'est la chevalerie mise à la portée de tout le monde".

Et en 1933, il précise : "Il ne s'agit pas de tailler des duchés et des royaumes (...), mais ce qui a fait vibrer, tressaillir la chrétienté, c'est la grande pitié du Saint Sépulcre et des pèlerins de Terre Sainte, et saint Louis, en se croisant, songeait moins à conquérir qu'à convertir."

Saint Louis, modèle des scouts français, qui devint roi à 12 ans et adoubé chevalier juste avant d'être sacré ! Saint Louis qui toute sa vie eut à cœur de respecter le droit la justice et la volonté de Dieu ! Et mort en revenant de la dernière croisade...


Conditions de l'accession à la dignité de Chevalier de France

Pour être admis à la dignité de Chevalier de France, il fallait donc :

  • être scout de première classe ;

  • avoir au moins deux années de service depuis la promesse ;

  • posséder obligatoirement les brevets de secouriste et de guide, ceux de catéchiste ou d'évangéliste, ou bien de conférencier ;

  • posséder trois autres brevets choisis parmi ceux de campeur, interprète, pompier, sauveteur, signaleur ou tireur, ou bien avoir reçu la croix de bravoure.

Le candidat était élu par un vote secret des chefs de patrouille et des scouts de première classe, à défaut par ceux de seconde classe. L'aumônier, le scoutmestre et le(s) assistant(s) pouvaient également participer.

Le candidat ne pouvait être promu que s'il remportait la majorité des votes des scouts. L'insigne, qui consistait en un casque héraldique de chevalier brodé en soie jaune sur fond vert, surmontant l'insigne de première classe et le diplôme, était remis par le commissaire de district sur proposition des autorités de la troupe après communication du dossier. On procédait alors à une cérémonie d'adoubement décrite en détail dans le Cérémonial. Pour conserver ce titre envié, il devait être procédé chaque année à des examens techniques. Une cordelière spéciale existait également.

Le 1er Chevalier de France fut Paul Dubus, Assistant à la Troupe 3e Paris en 1922.

Insigne de Chevalier de France, datant des années 1930 et probablement brodé à la main

Un cérémonial d'adoubement sur les pas de Bayard et de Saint Louis

Le cérémonial de l'adoubement comme chevalier de France reproduit le cadre chevaleresque. Le chef lit les conseils de la mère de Bayard à son fils partant pour la cour de Savoie. "D'autant que mère peut commander à son enfant, je vous commande deux choses tant que je puis. (...). La première, c'est que devant toutes choses, vous aimiez, craigniez et serviez Dieu, sans aucunement l'offenser. La seconde, c'est que vous soyez doux et courtois à tous gentilshommes, en ôtant de vous tout orgueil."

L'aumônier dit à haute voix une prière : "Vous qui avez suscité naguère l'ordre de chevalerie et qui nous permettez de la restaurer aujourd'hui, pacifique, fraternelle et toute sainte, (...) accordez que, de même que X a franchi tous les degrés de la formation scoute, il dépouille totalement le vieil homme pour revêtir à jamais l'homme nouveau et la splendeur de Grâce du chevalier chrétien."

La cérémonie imite alors assez exactement celle de l'adoubement médiéval, à la nuance près que l'épée est remplacée par le bâton scout. Le chef en frappe l'épaule droite du scout : "Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, de Notre-Dame, de saint Louis et de saint Georges, je te fais chevalier." Puis il lui donne un soufflet de la main gauche.

Le nouveau Chevalier récite alors par cœur la prière à Monseigneur Saint Louis, reproduite au début de cet article. A la fin de la cérémonie, il se retourne face à la Troupe et commande trois fois le cri "Notre-Dame ... Montjoie !". Puis il se range aux côtés des Chefs.

Enfin la Troupe se retire et défile devant les Chefs et le nouveau Chevalier en chantant le "Va, Scout de France" ou un chant de circonstance.

Du Chevalier de France au Raider

En 1941, la distinction de Chevalier de France a été renommée "Ecuyer de France", puis en 1949 remplacée par la proposition Raider de Michel Menu. Le grade de Raider s'inspire des Eagle Scouts américains avec une excellence personnelle mais aussi collective à atteindre : c'est toute la patrouille qui devient raider. 

Au sortir de la guerre en effet, les mentalités avaient changé et, pour remettre en valeur l'idéal du scoutisme, il était devenu nécessaire d'en présenter la conquête sous des formes différentes. Mais il fallait surtout, bien sûr, susciter des "marche-devant" qui ouvrent une brèche dans le mur de la morosité et de l'inertie. Les jeunes rêvaient alors d'actions d'éclat, de sports vigoureux, d'aventure vraie. 

C'est en se mettant à l'école des héros qui venaient de libérer l'Europe, dans le sillage des conquérants du ciel, sur les traces de ceux qui avaient fait de la Foi le but suprême de leur vie, que les raiders ont gagné cette bataille. En créant, avec les cinq brevets raiders de hautes qualifications (sportif, woodcraft, sauveteur, mécanicien, missionnaire) un prototype, un modèle de scoutisme battant, ils ont rendu au mouvement sa dynamique exaltante et son rayonnement missionnaire.... mais ceci est une autre histoire.


Aujourd'hui, si les Chevaliers de France ont disparu et que les Raiders ne sont plus présents que chez les Scouts d'Europe, pensez-vous que leur idéal peut cependant inspirer notre engagement au quotidien ? 

Ces mots du Père Sevin sont-ils encore à notre portée : 

Nous devons être les "Gentilhommes de la Forêt". Courtois toujours et envers tous, campeurs ou gens du pays, nous ne nous accordons aucun laisser-aller dans la tenue ou le langage ; nous ne nous permettons aucune familiarité et nous n'en tolérons aucune ; nous ne croyons pas que la vie de plein air nous dispense, entre autres choses, d'être exacts, propres et distingués .

(Auteur : Renard Noir)