Sur les pas du Père Sevin : le Réseau Scoutisme et Prière

07/05/2018

En chemin vers l'unité, dans la diversité et la fraternité


Dans les années 1980,  le scoutisme catholique en France était l'enjeu d'une bataille idéologique. Le Réseau Scoutisme et Prière est né pour tenter de rapprocher les trois grands mouvements français : les Scouts de France, les Scouts d'Europe et les Scouts Unitaires de France. Il a pris la forme d'une chaîne de prière qui a porté des fruits assez incroyables.

Bruno Rondet,  dernier président (2002-2014) du Réseau, nous explique ses principes et ses réalisations.

Le Réseau Scoutisme et Prière a été fondé en 1984 à l'initiative de Rémi Berthier, qui était à l'époque séminariste, à l'issue d'une retraite au Foyer de charité de Châteauneuf-de-Galaure. Son but : prier pour l'unité de l'Eglise et la fraternité scoute. Il a mobilisé ses amis sur cette idée et en quelques années, parti du Centre de la France, le Réseau a couvert l'ensemble du territoire et a même essaimé à l'étranger. 

Parmi ses membres les plus connus : Pierre Joubert, le grand illustrateur du scoutisme, le Père Edmond Barbotin qui fut aumônier national de la Route des Scouts de France, puis Conseiller religieux national des Guides et Scouts d'Europe, Emmanuel Beaudesson, qui a pris la suite de Pierre Joubert comme illustrateur scout, plusieurs Commissaires généraux et Présidents des grands mouvements du scoutisme catholique français, ainsi que plusieurs évêques... Un grand nombre d'aumôniers scouts, de religieux et de religieuses, ont aussi appartenu au Réseau.

Pourquoi un tel engouement ? 

En France, le scoutisme catholique fut pendant longtemps représenté par deux grands mouvements : les Scouts de France nés en 1920 et les Guides de France nées en 1923. Mais avec la naissance de deux nouvelles associations de scoutisme catholique, leurs effectifs subirent une baisse sensible à partir des réformes opérées au cours des années soixante.

1. La naissance des Guides et Scouts d'Europe

L'association des Guides et Scouts d'Europe est née après la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne, dans la ville de Cologne détruite par les bombardements. Le 1er novembre 1956, à la Maison des jeunes de la Macchabeustrasse, des Allemands et un Français, âgés de vingt à trente ans, catholiques, protestants, orthodoxes s'interrogent. Ils habitent les blockhaus et font des paquets de vivres pour ceux qui se trouvent de l'autre côté du rideau de fer. Pour eux, qu'un nationalisme diabolique a menés au chaos, l'Europe apparaît comme le refuge.

De ces journées fondatrices, il nous reste un texte émouvant :

« Des garçons et des filles se sont dit qu'il était impossible que l'on recommence tous les vingt ans à se dresser les uns contre les autres, et que des millions d'orphelins attendent à leur tour de partir pour une nouvelle guerre... Face à des monceaux de cadavres poussés par les bulldozers, aux villes rasées, aux gosses brûlés par le napalm... quelque chose en nous s'est dressé, criant : « Assez ! »...

« Nous nous sommes engagés de toutes nos forces dans cette bataille contre ceux qui veulent faire germer entre nous la méfiance et la haine. Avec seulement notre sourire et nos mains ouvertes, et le peu que nous possédons, un coeur d'être humain libre et loyal, nous sommes allés vers les autres, acceptant la même croix rouge chargée du lys d'or...

« Réformés, orthodoxes, catholiques, nous avons voulu seulement nous rappeler que le Christ est mort pour tous. Nous avons seulement voulu voir dans l'autre le chrétien, l'homme que Dieu aime ».

Ils adoptent pour insigne la croix à huit pointes, chargée d'une fleur de lys (1). Ils ont conservé le système des patrouilles (12-17 ans) et ne pratiquent pas la mixité : garçons et filles sont dans des unités distinctes. Aujourd'hui, les Guides et Scouts d'Europe sont présents dans une vingtaine de pays, du Canada à la Russie.

(1). L'article 10 des statuts du 1er novembre 1956, stipule : « Seul est autorisé désormais comme insigne la Croix de Malte chargée d'un lys d'or ».

2. Le développement des Guides et Scouts d'Europe en France

En France, le couple catholique formé par Pierre et Lucienne Geraud-Keraod va se consacrer corps et âme, pendant vingt ans, au développement de ce nouveau mouvement. Pierre Geraud sera commissaire général de l'association de 1964 à 1983. Ils seront donc les initiateurs du scoutisme européen catholique en France.

Lorsque, sous leur impulsion, les unités des Guides et Scouts d'Europe se mirent à naître en France un peu partout et à pousser comme des champignons, elles furent accueillies de manière très diverses : pour les mouvements déjà en place, il s'agissait d'une concurrence dangereuse et il firent tout leur possible pour les dénigrer et les faire mal juger aussi bien par les instance publiques que religieuses.

Cependant, en règle générale, l'accueil des familles qui avaient été fondées par des anciens Scouts de France et des anciennes Guides de France fut bon, car ils étaient très heureux de voir leurs enfants pratiquer le même scoutisme que celui qu'ils avaient eux-mêmes connu à leur âge.

Du côté de l'Eglise catholique, comme on nageait dans les interrogations de l'après-concile, les avis étaient très partagés. Les uns étaient pour, alors que les autres étaient contre. Toutes proportions gardées, on assistait presque à un retour des guerres de religion, telles qu'on les avait connues plusieurs siècles auparavant.

3. La naissance des Scouts Unitaires de France 

Les Scouts Unitaires de France (SUF) naissent en 1971 lorsque les Scouts de France décidèrent d'imposer à toutes leurs troupes la réforme rangers-pionniers commencée en 1964. Quelques troupes choisissent alors de rester « unitaires », c'est-à-dire de préserver l'unité de la classe d'âge 12-17 ans. Elles se séparent alors des Scouts de France et créent les Scouts Unitaires de France, car elles sont convaincues que le système des patrouilles est la base du scoutisme et en fait son génie. Cette unité de la classe d'âge permet une « pédagogie du grand frère » : les plus grands progressent en s'occupant des plus jeunes, alors que les plus jeunes grandissent en suivant l'exemple des grands.

Cette pédagogie repose sur la confiance et la responsabilité, fondements de la méthode scoute inventée par Baden Powell.

Un groupe SUF est rattaché à une paroisse. C'est une grande famille qui est placée sous la responsabilité d'un chef de groupe, souvent un couple dont les enfants pratiquent le scoutisme au sein du groupe.

En général les SUF ont été bien acceptés : c'était une fédération de groupes, sans structure hiérarchique entre la tête (le Commissaire général) et la base (les groupes, qui disposaient d'une large autonomie). Tout dépendait en fait des qualités relationnelles de la tête et des chefs de groupe locaux. Les relations publiques ont toujours été un point fort des SUF. En revanche le manque de structure hiérarchique rendait difficile l'organisation de grands rassemblements. C'est pour cela qu'ils ont dû y remédier peu à peu.

Les SUF se présentent eux-mêmes comme une association de scoutisme catholique, dont l'ambition est d'aider les parents à éduquer leurs enfants selon la méthode imaginée par Baden Powell. Leur but est que les jeunes deviennent des femmes et des hommes libres, responsables, utiles et heureux. Ils accueillent tous les garçons et les filles qui, en plein accord avec leurs parents, veulent vivre le jeu et l'aventure scoute.

4. Une intuition prophétique vers l'apaisement : le réseau Scoutisme et Prière

Le Réseau Scoutisme et Prière voit donc le jour en 1984, grâce à des scouts et des guides des quatre grands mouvements catholiques (Scouts de France, Guides de France, Guides et Scouts d'Europe et Scouts Unitaires de France).

L'intuition des fondateurs ? Au lieu de se battre entre scouts et entre catholiques, il fallait appliquer l'article 4 de la loi scoute qui disait : « Le scout est l'ami de tous et le frère de tout autre scout ». Et pour le réaliser ils ont simplement constitué une chaîne de prière, parce qu'ils ont pensé qu'avant de se rencontrer, il fallait commencer par prier pour préparer son cœur.

En 30 ans d'existence, le Réseau Scoutisme et Prière a compté parmi ses adhérents, et comme membres de sa chaîne de prière pour les scoutismes, plusieurs guides et scouts qui ont tenu ou tiennent encore aujourd'hui des postes de responsabilité. Plusieurs anciens membres du réseau sont aujourd'hui évêques, sont ou ont été présidents et commissaires généraux des grandes associations, ou ont pris des engagements importants.

Les adhérents étaient regroupés en familles géographiques, avec un chef de famille, dans le but de faciliter les réunions locales (de prière, d'adoration, d'amitié, etc). Chaque famille choisissait un saint patron. Ainsi la famille de la région Centre était la « Famille Saint Martin », celle de Provence la famille « Sainte Marie-Madeleine », celle de l'Est la « Famille Sainte Odile », celle de Paris et d'Ile-De-France la « Famille Sainte Geneviève », pour le sud-est la « Famille saint Irénée » et en Normandie la « Famille sainte Thérèse ».

5. Le levier des JMJ en France, ou le scoutisme réuni par Jean-Paul II

Lorsque le Pape Jean-Paul II vint en France en 1997, pour les Journées Mondiales de la Jeunesse à Paris, tous les mouvements de scoutisme catholiques furent mobilisés par les évêques. Les contacts établis grâce au Réseau jouèrent grandement pour une collaboration réussie. Cela permit pour la première fois aux divers guides et scouts catholiques de réaliser quelque chose ensemble !

Devant ce beau résultat, plusieurs évêques se mirent à organiser des messes et des rassemblements entre mouvements de scoutisme dans leurs diocèses. L'habitude fut donc prise de se rencontrer et de se parler, à tous les niveaux, aussi bien au niveau des équipes nationales que des équipes locales. On apprit à réaliser des choses ensemble (des messes, des pèlerinages) en dépit du fait que l'on portait des uniformes et des insignes différents. Ainsi on apprit peu à peu à dépasser les différences pour ce concentrer sur ce qui unissait, comme la prière scoute. De la même manière que les arêtes d'un toit se réunissent à son sommet, on chantait ensemble la prière scoute. On réalisait tout simplement ce que Baden-Powell avait fait en créant les Jamboree.

Enfin, en donnant en 2003 à l'Union Internationale des Guides et Scouts d'Europe le statut "d'association privée internationale de fidèles de droit pontifical," le pape mit fin définitivement en France à cette guerre des clochers scouts.

6. Enterrement de la hache de guerre : le Centenaire du Scoutisme en 2007

La concrétisation pour le public de la fin de cette guerre entre scouts se manifesta avec éclat quelques années plus tard, en 2007, à l'occasion de la célébration dans tout le pays du Centenaire du Scoutisme. Moteurs de cette entreprise, les Scouts et Guides de France invitèrent les Guides et Scouts d'Europe et les Scouts Unitaire de France à s'y associer et à prêter leur concours pour la réalisation de cette entreprise très ambitieuse.

De fait, cet événement permit de montrer le scoutisme dans toute sa diversité, sa richesse et toutes ses dimensions, non seulement à Paris, mais dans toutes les grandes villes de France.

A Paris la plus grande manifestation fut organisée sur la grande esplanade du Champ de Mars s'étendant entre le Trocadéro et l'Ecole militaire.

"L'apothéose en fut le grand rassemblement inter scout au Champ de Mars en présence de nombreuses personnalités ; personnellement j'ai œuvré pour une participation record de nos Unités d’Île de France ! Un soleil radieux ! Une Fraternité scoute retrouvée ! » (Yann Cotten de Saint-Yvy, responsable Com' des Scouts d'Europe)

Les Gaulois sont réputés à l'étranger pour être divisés en une multitude de clans rivaux. A juste titre. Espérons qu'à l'exemple de l'unité retrouvée en France, dans le respect de la diversité et de l'originalité de chaque mouvement scout, ce rapprochement puisse se concrétiser également dans d'autres pays. La moisson est abondante et les ouvriers sont peu nombreux. Il serait suicidaire de rester divisés et de continuer à se déchirer, alors qu'il y a tant à faire et qu'il y a tant de jeunes à l'abandon dans nos campagnes et nos cités !

Baden-Powell a créé les « Jamboree ». Il désirait que chaque scout et chaque guide puisse se reconnaître, au moins une fois dans sa vie, frère ou sœur, unis par la même promesse et par la même Loi scoute, partout dans le monde, au-delà de toutes les différences de races, de cultures et de religions.

Soyons dignes de l'héritage que nous avons reçu et que nous devons transmettre à notre tour.

Bruno Rondet, dernier Président du Réseau Scoutisme et Prière. 2002-2014


Prière du Réseau

Ô Père, source de l'Amour, Ô Fils, réponse d'Amour au Père, Ô Esprit d'Amour qui unissez le Père et le Fils, nous nous consacrons à Vous, Sainte Trinité d'Amour.

Faites de nous des artisans de paix et d'unité, afin que l'Eglise soit une et que notre prière construise autour de vous la grande Fraternité scoute. AMEN