Sa confiance en l'Homme

31/10/2018

Dans l'histoire de l'humanité, il est des rencontres imprévisibles qui changent tout. Telle est celle qui eut lieu entre Jacques Sevin et Baden-Powell. Nous sommes en 1907. Jacques Sevin, étudiant jésuite âgé de 24 ans, séjourne près de Londres pour parfaire son anglais. Il entend vaguement parler de ce général anglais qui fait une expérience inédite avec vingt jeunes des banlieues dans l'île de Brownsea. L'année suivante paraît "Scouting for boys" que Jacques Sevin lit avec passion.

 En 1913, il obtient de ses supérieurs l'autorisation d'aller partager la vie des boy-scouts. Il passe donc l'été à Londres et rencontre les divers responsables, participe aux activités et manifestations et surtout s'entretient avec Baden-Powell lui-même. De ce jour naissent entre les deux hommes une véritable amitié et une admiration réciproque qui iront croissant avec les années et feront dire à Baden-Powell : "la meilleure réalisation de ma pensée est celle d'un jésuite français".

À partir de cette rencontre, Jacques Sevin introduit le scoutisme en France et le fait entrer dans l'Eglise Catholique. Il devient l'initiateur et l'inspirateur des Scouts de France. De sa pensée et de son action se dégagent une vision de l'homme, une conception de Dieu et une manière de construire l'Eglise.

Une vision de l'homme basée sur la confiance

Pour Jacques Sevin, l'homme est un être de désirs. 

Il défend l'idée que le travail éducatif ne consiste pas à faire entrer le jeune dans un moule, mais qu'il s'agit de partir de ses besoins et de ses rêves. Il fait le pari que l'enfant est habité par un désir de Dieu, d'absolu, de noblesse, de beauté... Dès lors, le scoutisme doit aider le jeune à découvrir ce qu'il désire au plus profond de lui-même. En 1998, Jean-Paul II, dans une lettre apostolique aux responsables scouts, écrivait : "La rencontre entre la méthode scoute et les intuitions du Père Sevin a permis d'élaborer une pédagogie basée sur les valeurs évangéliques, où chaque jeune est conduit à s'épanouir et à développer sa personnalité en faisant fructifier les talents qu'il porte en lui."

L'homme est aussi un être de relations. 

Toute la méthode scoute vise à aider le jeune à vivre avec et pour les autres. La vie en équipe, le système des conseils, la répartition des tâches, les actions de service, la force de la loi scoute... tout contribue à développer chez le jeune ses capacités relationnelles. Jacques Sevin va plus loin : il a confiance en la capacité du jeune à entrer en relation avec ce qui le dépasse et qu'on appelle Dieu. Il sait l'importance d'offrir aux enfants et aux jeunes des temps de cœur à cœur avec Dieu.

Enfin, l'homme est un être de parole.

 Pour s'aimer les uns les autres, il faut se parler et se comprendre. Jacques Sevin a enseigné la langue anglaise. Il connaît l'importance de fournir un vocabulaire et une grammaire aux élèves. Aux scouts, il veut leur donner les mots de la vie et les inviter à dire des paroles profondes. C'est entre autres, le sens de la promesse scoute. Plus encore, Jacques Sevin fait le pari que la parole de Dieu peut parler aux jeunes. Il ne cesse, pendant la messe ou le soir au coin du feu, de leur faire découvrir la personne de Jésus à travers les Evangiles. Nul doute pour lui que la Parole de Dieu est davantage qu'une réserve de questionnement pour l'humanité : elle est le chemin qui conduit au Christ.

Une théologie de la prodigalité

Dieu est amour. Témoigner de l'amour de Dieu, c'est d'abord aimer les enfants, avec exigence et patience, sans complaisance, ni sévérité. Jacques Sevin comprend que le scoutisme est une occasion formidable d'apprendre aux jeunes à aimer en parole et en acte. Il ne s'agit pas d'un sentimentalisme sirupeux. Il est question de permettre aux enfants de se découvrir aimés de Dieu. Jacques Sevin écrivait dans Le scoutisme : "Les scouts sont touchés quand ils constatent que leur vie au camp est celle que le Sauveur des hommes a menée pendant trois ans, sans savoir où reposer la tête [...]. Dès lors, ils comprennent mieux le ''Verbe fait chair, qui a habité parmi nous'', ils le sentent plus proche."

Dieu donne la liberté à l'être humain. Ainsi, aider un enfant à grandir, c'est l'aider à être autonome. Le scout est invité à se prendre en charge, à conduire ses projets, à inventer son avenir. Mais il doit aussi découvrir qu'il n'y a pas de liberté sans cadre. Sur le plan de la foi, Jacques Sevin a toujours eu à cœur d'aider les jeunes à passer d'une foi reçue à une foi choisie.

Enfin, Jacques Sevin croit en un Dieu qui veut le bonheur de l'homme. Il fait sienne cette phrase célèbre de Baden Powell : "Dieu nous a placés dans ce monde merveilleux pour y être heureux et jouir de la vie." 

Toute la méthode scoute développe une pédagogie de la réussite et de la joie. Le bonheur dont il s'agit ici n'a rien à voir avec le confort et le bien être individuel. Même dans l'épreuve, le sourire est possible. Plus encore, il s'agit de devenir heureux en rendant les autres heureux. Du point de vue de la foi, Jacques Sevin fait le pari qu'un jeune peut faire des expériences mystiques de consolation profonde.

Un catholicisme ouvert

Jacques Sevin ne crée pas un scoutisme catholique parallèle au scoutisme, mais il déploie le scoutisme de Baden Powell dans le champ de L'Évangile et de la relation au Christ. Cela dessine une vision d'une Église qui accueille. Jacques Sevin a toujours voulu que les Scouts de France soient un mouvement ouvert à tous. Après la Première Guerre mondiale, la France commence à se déchristianiser. Jacques Sevin promeut une proposition catholique avec un public qui ne l'est pas forcément. "Les enfants que nous revendiquons comme plus spécialement nôtres, ce sont ceux dont les œuvres existantes ne veulent pas ou ne veulent plus." écrit-il dans "Le scoutisme". 

C'est encore plus vrai aujourd'hui qu'hier. Dans la continuité du Mouvement scout comme fraternité mondiale, Jacques Sevin fonde en 1922 la Conférence Internationale Catholique du Scoutisme.

Jacques Sevin se veut l'humble serviteur d'une Église qui dialogue. Il est marqué par la figure de Saint François-Xavier. Aussi, comprend-il l'importance de rejoindre les autres plutôt que d'attendre qu'ils viennent à soi. Dans ses multiples voyages, il rencontre des personnes d'autres confessions, religions ou cultures. Dans tous les milieux, il s'efforce de faire connaître la richesse du scoutisme et toute sa valeur éducative et évangélique. Tâche parfois ardue. Certains catholiques se méfient de ce mouvement importé d'Angleterre et fondé par un général anglais protestant et peut-être franc-maçon. En 1924, Jacques Sevin se rend à Rome pour défendre le scoutisme accusé de panthéisme. Finalement, le Pape Pie XI approuve le scoutisme comme mouvement catholique.

Une autre dimension de l'Église lui tient à cœur : celle d'une communauté qui nourrit. La célébration de la Sainte Eucharistie est au centre de la vie spirituelle du Père Sevin. Sous son impulsion, les Scouts de France deviennent un lieu où un nombre extraordinaire de jeunes s'initient à la foi chrétienne et vivent les sacrements. Du reste, indéniablement, le scoutisme participa au renouvellement liturgique. Jacques Sevin veut aussi éclairer la conscience des jeunes par le discours de l'Église. Les camps de formation des chefs scouts que le Père Sevin inaugure à Chamarande sont une occasion de faire découvrir la morale familiale et sociale de l'Église. Enfin, une Église qui nourrit est aussi une Église qui aide les jeunes à découvrir et discerner leur vocation.

Comment ne pas évoquer, pour conclure, Jacques Sevin comme homme de prière ? 

Dès 1917, il donne aux scouts la prière attribuée à Ignace de Loyola "Seigneur Jésus, apprenez-nous à être généreux, à vous servir comme vous le méritez, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à travailler sans chercher le repos, à nous dépenser sans attendre d'autre récompense que celle de savoir que nous faisons votre sainte volonté".

La vie tout entière du Père Sevin fut l'incarnation de cette prière scoute. En mai 2012, le pape Benoît XVI a déclaré « vénérable » le Père Jacques Sevin.

(Auteur : Père Pierre Clermidy sj, dessins de Jean-François Kieffer et Pierre Joubert)